L’origine de l’art : il s’agit d’une pulsion, comme la pulsion de vivre , de manger, d’aimer. Les pulsions font partie de la structure de l’homme et la pulsion d’une chose peut être forte chez une personne et faible chez une autre... Mais il n’y a jamais que peu de personnes douées en matière d’art. Cette minorité se retrouve donc en position d’exception et selon les modes on se moque d’elle, ou l’on s’indigne, ou on la porte aux nues... Kurt Schwitters
Mots d’intro : des artistes recherchent artistiquement ce qu’on cherche dans l’art ....
Dans le contexte précis de ce laboratoire théâtre/jeu composé de danseurs, de clowns, d’acteurs, à savoir des personnes qui fuient ou créent l’illusion de la réalité (selon qu’ils soient spectateur ou acteur), un début « dans le vide » laisse pressentir qu’il pourrait se passer quelque chose entre les participants . C’est un rassemblement sans objectif prédéfini mais avec un ou des principes d’existence tel que le temps donné le lieu et le nombre de participants . Schwitters en est l’ombre à qui hommage est rendu ..
C’est aussi une facon de rendre les uns curieux des autres puisque ce qui les réunit est justement de tenter personnellement d’aller jusqu’au renouvellement de sa propre inspiration , et également jusqu’au bout de celle-là. Il y aura donc toujours au moins une inconnue car contrairement à une pensée mystique, cette inspiration n’est cachée derrière aucun sens ou croyance, donc nulle part autre que dans la volonté de trouver. Elle n’est ni dans la psychologie, ni dans la stratégie, ni dans la méthode du travail en commun. Par conséquent, elle se manifeste ou non selon la capacité des uns et des autres de vouloir stimuler cette situation .
Cependant les acteurs ne sont jamais des réceptacles passifs, d’ailleurs le vide sera impossible à établir même au commencement de cette rencontre, chacun apportant sa panoplie de jouissance, de plaisirs, de goûts, de tendances, de savoir et de désir de montrer. Il est quasiment impossible aussi de supprimer en pratique, tous les codes de jeu, même si en théorie, on peut le penser.
La confrontation avec ce presque vide sera sans doute suffisante pour créer une réelle tension .
Mais l’énergie produite par le groupe sera-t-elle une énergie de refus, de resistance, ou sera-t-elle celle, moins intense peut-être, de la conformité ?
Par exemple en comédie, certains défendront/illustreront peut-être le trash qui est en soi une sorte d’impasse, d’autres, l’absurde où tout reste ouvert, inépuisable. Le Dadaisme est de fait arrivé au bout de son expression car l’absurdité Dada s’est limitée à chambouler l’ordre existant dans une période historique donnée. Or, il n’y a plus d’ordre et toute la situation (occidentale) elle-même, est absurde. Alors quoi montrer, représenter ? Quid du déchet ?
Y a-t-il nécessité pour une « post-création » ?
D’autre part la télé réalité a mis fin au rapport spectateur acteur ... Annulant ainsi l’être même de l’artistique et sa nécessaire quête de l’originale et l’originelle, banalisant une production d’idées à but exclusivement commerciale .
Les artistes-créateurs « Live » sont-ils dès lors éternellement condamnés à affirmer et justifier leur existence et rien d’autre ?
Comment procèdera-t-on ? quelques propositions et quelques questionnements :
Schwitters pourra servir de comparaison, entre son traitement de la peinture, de la poésie dans son projet/oeuvre Merz et la transgression de leurs codes, avec le traitement des différentes disciplines abordées par le groupe de recherche, afin d’en dépasser le contexte historique .
On tentera d’établir une situation de jeu minimale .
Espace scènique vide, endroits pour s’asseoir et deux éléments de « contraintes » relatives : une poubelle et un pupitre de conférence qui serviront soit à jeter ce qui ne semble pas valable ou au contraire de clamer haut et fort une trouvaille. Cela permet au moins de ne pas oublier que le jeu demeure un outil de représentation et non pas une sorte de thérapie privée. Il faudrait sans doute établir le fait que personne n’est là pour apprendre pour lui-même mais pour que chaque individu contribue à alimenter une/des nouveautés issues d’alliages originaux .
Au delà de l’improvisation, il sera bon de se questionner sur les effets que produisent les différents exercices proposés. Ces effets pourraient servir de modèles pour un développement à posteriori de tel ou tel mode d’expression. La question se posera alors de savoir reconnaître ce que l’on trouve. Qu’est ce qui est valable, que doit-on retenir et selon quels critères ?
Cette recherche, bien qu’un peu désepérée est importante car elle sert à se rapprocher d’une radicalisation, une fermeté dans l’action qui permettrait de se dire : « Ah voilà la bonne direction ! Allons-y » mais alors que l’authenticité de la démarche n’est pas en question ,
l’objectif lui-même reste très mou, car malheureusement relatif. Il faudra également en tenir compte et ne pas dissimuler que la quête, quelle qu’elle soit, n’est plus absolue .
D’un autre côté, il s’agit d’une remise en jeu de tous les participants, dans le sens où il est permis à chacun de dire : « non, ce n’est pas mon univers, je reprends mes billes et je vais tâcher d’articuler ce que je désire » . C’est donc un luxe et une originalité en soi que de se réunir de la sorte et peut-être que cela est suffisant ainsi. La jubilation d’être initié à une recherche collective dans le domaine artistique tout en en étant à l’initiative est un état suffisament rare pour que le jeu en vaille la chandelle. Une belle aventure (intellectuelle mais aussi physique) se dessine .
Interaction ou qui est public ? :
( les gens qui regardent les gens qui regardent les gens qui ...etc...)
Outre le noyau d’acteurs initial, le laboratoire s’ouvrira à la participation d’acteurs amateurs ou professionnels, invités à se joindre à la troisième journée de travail dans l’esprit d’un élargissement voire même d’une fusion des différentes volontés. Le jeu est alors délibérément avec tous .
En fin de parcours, le dernier jour de recherche, le nouveau groupe ainsi créé se laissera observer par un public qui à son tour, emportera activement (ou non) quelque chose de l’atmosphère en devenir .
S’amuser
Ou au moins arriver à se passionner .
La passion est le maillon faible des créations actuelles, la dimension perdue. Par les acteurs comme par les spectateurs .
Une excitation est encore à trouver chez les jeunes gens, mais elle est de courte durée, elle n’est pas porteuse d’espoir à venir. Le ici et maintenant a balayé toute perspective de préserver l’avenir de l’enthousiasme et sans doute de la liberté (s’exprimer tout de suite car demain ce ne sera peut-être plus possible).
Mais peut-être que cette perspective est inutile dans le processus actuel de la création et qu’il suffit effectivement de se laisser aller à l’immédiat. Et attendre par exemple que le rire (ou les larmes) soit déclenché par le hasard ou le non sens .
Le labo Merz et Aprés est peut-être ainsi une occasion immédiate et unique. À tenter.
Joanna Bassi
« Être un modèle de référence est un piège. Si tu en deviens un, à ce moment-là, il vaut mieux justement tout casser...
Quant à donner des règles d’action, je ne crois pas qu’il y ait de règles d’action qui puissent se déduire d’une pensée, aussi lucide soit-elle. Les règles d’action ne se fabriquent pas dans l’usine de la pensée.
Elles se produisent aux confluents d’une multitude de modèles, d’intrigues, de stratégies, d’idéologies... » Extrait d’interview de Jean Baudrillard 1995. Par les Humains Associés .